vendredi 4 août 2017

Wilno et les relations polono-lituaniennes version 2



Une des villes polonaises à la grande tradition de la culture et de la vie universitaire qui est devenue définitivement la capitale de la République socialiste soviétique de Lituanie à partir de 1944 puis de la République de Lituanie indépendante suite à la dissolution de l’URSS en 1991.



                                                             Armoiries de Wilno 1330


 
                                                Actuelles armoiries datant du XVIe siècle




(Les noms utilisés ici évoluent en fonction d’appartenance à un Etat, ce qui peut rendre difficile la compréhension du lecteur français mais qui respectent le contexte historique de l’époque décrite). 









Introduction





Son appartenance à la Pologne de l’entre-deux-guerres fut contestée par la République de Lituanie (dite de Kowno ou Kaunas en lituanien) née en février 1918 avec l’autorisation de l’occupant allemand.


En effet l’enjeu de taille étaient, vers la fin de la Ire Guerre mondiale, les aspirations indépendantistes des peuples des Puissances centrales mais aussi de l’Empire russe qui fut détruit par la guerre et les deux révolutions russes.


Les Allemands ainsi que plus tard les bolcheviks jouèrent de ces aspirations en profitant des tensions et des nationalismes exacerbés qui pouvaient, et de fait, furent exploités par les parties belligérantes en même temps que se mettaient en place dans le discours et dans les faits militaires les antagonismes nationaux sur les territoires aux situations ethniques compliquées car difficilement circonscrites. Ignorées par les pays de l’Entente à tel point qu’un de leurs représentants, et pas le moindre, à savoir Winston Churchill qui confondait la carte physique avec la carte ethnique lorsqu’on lui présenta le problème. La situation de ces contrées ressemblait à celle que les Occidentaux ont constaté en Bosnie-Herzégovine dans les années 1990, à la différence près qu’elles étaient habitées aussi par une nombreuse population juive qui n’avait pas d’aspiration à un Etat-nation et qui avait du mal à se déclarer pour tel ou tel Etat naissant.


Le 17 août 1914 les activistes lituaniens comme, entre autres, Jonas Basanavičius et Donatas Malinauskas (cf. ci-dessous la partie consacrée à la renaissance nationale lituanienne, il est un exemple de noble polonais né Malinowski, passé du côté lituanien), adoptèrent à Wilno au nom de la nation lituanienne, une déclaration de fidélité à la Russie. Ils y exprimaient l’espoir qu’après la guerre tous les territoires habités par les Lituaniens seraient réunis sous le sceptre des Romanov. Il était de même pour certains représentants politiques polonais (cf. mes articles Classes politiques polonaises face au conflit et Au nom de l'Empereur, du Tsar et du Kaiser).


Après l’échec de l’offensive russe en Prusse orientale, l’armée allemande avança et le front se stabilisa pour un an à 100 km de la ville. Durant l’été 1915 l’offensive des Puissances centrales rejeta les Russes à l’Est sur toute le ligne du front. Face à cette défaite les autorités russes décidèrent de faire quelques concessions. Ainsi elles approuvèrent le statut du Comité citoyen pour le soutien des victimes de la guerre. Son président devint le Polonais Stanisław Kongnowicki et le vice-président, le Lituanien, Jonas Vileisis. Après quelques mois, suite aux différends financiers, les Lituaniens retirèrent du Comité leurs représentants.


Lorsque les armées du Reich occupèrent en 1915 la Lituanie, le gouvernement impérial prévoyait sa colonisation avec un million d’Allemands. Le 18 septembre (2 octobre du calendrier grégorien) les armées allemandes prirent Vilna en créant rapidement leur propre administration : Administration militaire de Lituanie (Verwaltungbezirk Litauen), commandée par le prince François Isenburg-Birstein dépendant du gouvernement militaire d’Ober-Ost avec, à sa tête, le général Paul Hindenburg et son chef d’état-majeur était le général Erich Ludendorff. Puis le Reich décida de l’appeler Administration militaire allemande de Lituanie et Courlande (Militärverwaltung Litauen - Kurland). A la fin de l’année 1915, dans les territoires occupés de l’ex-goubernia de Kovno, l’administration Ober-Est s’installa à Tilsit (Sovietsk dans l’actuelle région de Kaliningrad). Le 16 avril 1916, son siège fut transféré à Kauen/Kovno. Le 17 mars 1917 le Bezirk (circonscription ou mieux région administrative) fut agrandi à celui de Wilna-Suwalki avec le nouveau siège à Wilna. Ce Bezirk englobait alors les territoires des ex-goubernias de Vilna, Kovno et Suwalki. Le 1re janvier 1918 on en détacha les cantons (powiat) de Suwalki et Augustow pour les la nouvellement créée administration du canton de Suwalki (Militärkreisverwaltung Suwalki). Le 1er février 1918 on incorpora au Bezirk le territoire du supprimé Bezirk Bialystok-Grodno. Ainsi le territoire élargi se divisait en deux sous-Bezirke : Lituanie Nord (Litauen, Bezirk Nord) et Lituanie Sud (Bezirk Süd). Ce territoire devint la base du Royaume de Lituanie, proclamé le 16 février 1918.


Bien que la ville ne fût pas détruite, les difficultés dues à la guerre (manque de nourriture, faim, maladies, réquisitions) amplifiaient le désordre monétaire (échange de roubles en Reichsmarks puis en marks lituaniennes). On démonta les rails du tramway pour les besoins militaires qui n’ont plus jamais été reconstruits. Les autorités allemandes fermèrent la plupart des journaux mais elles autorisèrent la reconstruction du monument des Trois Croix sur la colline portant ce nom ainsi que l’installation de plaques mémorielles polonaises. Le 11 octobre les habitants fondèrent le Comité d’éducation qui avait pour but d’ouvrir des écoles polonaises et des institutions d’instruction. En même temps les Allemands continuaient la politique russe de soutenir la cause lituanienne comme contrepoids à la domination culturelle polonaise dans la région.


Il faut savoir que le recensement allemand réalisé en 1916 constatait la composition ethnique comme suit : 50.2% de Polonais, 43.5% de Juifs, 2.9% de Lituaniens et 1.5% de Russes mais un an plus tard pour une ville de 139 000 habitants on comptait 75 000 Polonais (54%), 58 000 Juifs (41%) et 2000 Lituaniens (1.6%). Pour l’ensemble du territoire de l’actuelle Lituanie, les Polonais représentaient 58% d’habitants, les Lituaniens - 18.5%, les Juifs - 14.7%, les Biélorusses - 6.4% et les Russes - 1.2%.
Le seul recensement russe général avait été organisé en janvier 1897 (population moins mobile) et en une seule journée ! Cette « pierepiska » réunit les données concernant l’âge, le sexe, la capacité d’écrire, nationalité (langue parlée), le lieu de naissance etc. Les questionnaires (30 millions) étaient destinés à la population en fonction de l’occupation et lieu de résidence : les agriculteurs exploitants (paysans), les propriétaires fonciers (nobles et autres), la population de ville, les militaires et le dernier englobait les étudiants, religieux, élèves des institutions caritatives etc. La version destinée à la capitale, Saint Pétersbourg fut brûlée par les bolcheviks, celles destinées aux chefs-lieux de province (goubernia) se sont conservées (pour certaines) dans les pays issus de l’Empire russe.


[from a prepublication copy of Tom Edlund's article "The 1897 Imperial Census of Russia" in FEEFHS Quarterly. Volume VII, numbers 3-4, Salt Lake City, Utah.].



Les échecs militaires russes de 1917 et les Révolutions changèrent la donne. Ainsi apparut le projet de création d’un Etat lituanien à l’autorité limitée comme c’était le cas dans l’ex Royaume de Pologne où les Puissances centrales avaient créé un Conseil de régence en janvier 1917 (cf. mon article Les Puissances centrales et l'Entente et la reconstruction de l’État polonais pendant la Ire Guerre mondiale). Le territoire lituanien devait être agrandi aux régions habitées par les Biélorusses et les Polonais. Les Russes avaient divisé le territoire de l’ancien Grand- Duché en gouvernorats (goubernia) dont un seul était majoritairement lituanien au sens ethnique, à savoir celui de Kovno. Dans les autres (Vilna, Suwałki) l’élément polonais dominait et au-delà (Grodno, Moguilev, Vitebsk, Minsk) qui formaient avec les précédents le Pays Nord-Ouest (liquidé en 1912), les Biélorusses y étaient largement majoritaires. 
  

Les Allemands décidèrent le 30 mai 1917 (12 juin du calendrier grégorien) d’autoriser la constitution d’un conseil de représentants lituaniens et convoquèrent à Wilno une conférence entre le 18 et le 22 septembre (1 et 5 octobre). Constituée de nationalistes lituaniens, elle proposa la création d’un Etat sous la protection de l’occupant (de fait un Etat satellite) et la désignation du Conseil lituanien (Taryba) dont les membres (20 dirigés par Antanas Smetona) furent acceptés par le commandant en chef des forces impériales. Les nominations furent distribuées lors d’une cérémonie par le gouverneur, prince Insgerg-Birstein. Les Allemands ne voulaient pas accepter d’autres concessions mais la Taryba, s’appuyant sur leur ambition d’annexion du pays à la Prusse ou à la Saxe, le (Etat) déclara monarchie constitutionnelle le 16 février 1918 (acte de la pleine indépendance) mais sans lien avec l’Allemagne et élut le prince de Wurtemberg, Guillaume d’Urach, roi de Lituanie sous le nom de Mindaugas II. Le prince qui ne connaissait pas le lituanien (il aurait commencé à l’apprendre) l’accepta le 11 juillet mais il ne parvint jamais à rejoindre son royaume pour cause de la non reconnaissance de son élection par l’Allemagne. La décision de la Taryba fut influencée par sa confession catholique, l’absence de lien avec les Hohenzollern, sa carrière militaire et la perspective d’assurance de la défense (de la Lituanie), par sa personne, du 2e Reich en cas de la victoire des Puissances centrales. Au début les Allemands ignorèrent cette proclamation qui ne changeait pas la situation de fait, mais le 23 mars 1918, l’acte du Kaiser, Guillaume II, reconnaissait l’indépendance de la Lituanie, liée étroitement à l’Allemagne (quand il apparut clair que les Allemands sortiraient perdants du conflit, le 2 novembre 1918, les Lituaniens proclamèrent la République et détrônèrent leur Mendog II).


Les négociations sur les conventions militaires, douanières et monétaires s’allongeaient car les deux parties attendaient le résultat de la guerre. Les négociations furent menées à Berlin par Steponas Kairys, Jurgis Šaulys et Antanas Smetona. Le 28 octobre (10 novembre) face à la défaite allemande et la révolution de Berlin, la Taryba se proclama l’Autorité suprême et détrôna la dynastie germanique. Le 11, le jour de la signature de l’Armistice, après avoir adopté une constitution, elle nomma son gouvernement à Vilna/Vilnius, habitée par 1.6% de Lituaniens. Augustinas Voldemaras devint son premier ministre. Et Antanas Smetona élu président le 4 avril 1919. L’armée lituanienne formée avec l’autorisation de l’occupant commença à prendre les positions abandonnées par les forces allemandes en retraite. Le 17 décembre le gouvernement lituanien installé à Kaunas allait décider la décida de dissolution de toutes les relations historiques avec la Pologne d’avant les partages.


Au même moment, le 10 septembre commença la formation de forces polonaises sous les auspices de l’Union de militaires polonais (ZWP). On créa le Comité citoyen qui, à son tour, fit naître le Comité de sécurité publique. On entreprit une entente des populations vivant dans la ville en vue de sa défense face à l’approche des bolcheviques mais ce fut un fiasco. La société civile polonaise à Wilno forma donc l’Autodéfense nationale de Lituanie et Biélorussie en octobre à l’image de ce qui se faisait à Minsk, Lida, Kowno ou Grodno.


A ce moment-là (fin décembre), les milices communistes dirigées par Vincas Mickievičius (Mickiewicz) -Kapsukas (qui avait connu Lénine ainsi que Staline à Cracovie entre fin 1912 et début 1913, membre du parti bolchevique depuis mai 1917) prirent d’assaut la ville en formant le gouvernement provisoire d’ouvriers et paysans.


Deux dirigeants bolcheviques, Aleksander Miasnikow (Arménien en fait, Miasnikian) et Mikhaïl Frounze, avaient organisé au printemps 1917 le Comité de front (milice civile) à Minsk. Ce dernier convainquit à la cause révolutionnaires les détachements tsaristes y présents. Ils retinrent en juillet les détachements du général Kornilov qui marchaient sur Petrograd. Dès le mois de septembre il devint président du Comité régional du Nord-Ouest. Après la Révolution d’octobre, Miasnikow fut nommé le président du Comité des commissaires nationaux du Territoire occidental et le chef de l’Armée bolchevique occidentale. Il fut responsable de la dispersion des délégués du 1er Congrès panbiélorusse qui s’était réuni entre le 5 et le 17 décembre 1917 (du calendrier grégorien). Au début de février 1918, il se lança contre les forces du 1er Corps polonais du général Dowbor-Muśnicki (cf. mon article : Au nom de l’Empereur, du Tsar et du Kaiser) qui avait proclamé sa neutralité face aux luttes intestines de la Russie postrévolutionnaire. Ces actions furent interrompues par l’occupation allemande due au traité de Brest-Litovsk. Miasnikow se retira à Smolensk. Et en juin il combattit le Corps tchécoslovaque sur le front de la Volga. Le 31 décembre il devint le président du Bureau central du Parti communiste (bolchevique) de la Biélorussie et le 27 février 1919, le président du Comité exécutif central de la République socialiste soviétique de Biélorussie et le vice-président du Conseil des commissaires nationaux de Biélorussie, responsable de la guerre. Décidemment l’internationalisme bolchevique permettait à quiconque de devenir le chef d’une « nation ». En 1921, il dirigeait l’Arménie soviétique après le reversement du pouvoir démocratique et allait commander le Caucase aux mains des bolcheviks.


Le 29 décembre les volontaires furent incorporés à l’Armée polonaise. Son commandant en chef était le général Wejtko. Ce dernier et le général Mokrzycki, organisèrent la nuit de Saint Sylvestre, un coup de force en constituant l’Autodéfense nationale. Les officiers attaquèrent le bâtiment du parti : quatre personnes étaient mortes probablement, cinq se suicidèrent et 70 furent arrêtées. Ces forces polonaises prirent le contrôle de la ville pour affronter les soldats bolcheviques lancés à l’assaut des Kresy. Et, en effet, le 4 janvier, près du village Nowa Wilejka eurent lieu les premiers combats avec l’Armée rouge occidentale qui avait jeté le 1er bataillon et deux compagnies du 4e bataillon de Pskov, commandé par Mochnaczew. Le lendemain l’Autodéfense perdit le pouvoir dans la ville quand l’Armée Occidentale bolchevique y pénétra en provenance de Smolensk.
D’autre part, la politique d’Ober-Ost, commandé par Hoffmann fut troublante. Le chef-état-major, dans toutes les décisions, s’adressait à Berlin qui, à son tour consultait les Alliés à Paris, écrit Norman Davis dans son « Aigle blanc. Etoile rouge ». Il méprisait les Polonais et les bolcheviks avec la même force. Comme le seul qui avait dicté les conditions du traité de Brest-Litovsk, et comme l’invaincu gouverneur de l’Est, Hoffmann, était persuadé qu’après son départ c’était le déluge. Il ne se préoccupait que de la sécurité de ses troupes et ses relations avec les Polonais n’étaient pas bonnes. Humilié par le désarment de ses soldats à Varsovie et gêné par l’action sanglante de ses soldats lors de la même tentative polonaise en Podlasie. Malgré la signature d’un accord local (24.11.1918) concernant l’évacuation des positions allemandes sur le Bug, les tractations sur le transfert du Heerresgruppe Kiew à travers la Pologne vers la Silésie furent un fiasco. L’accord fut néanmoins signé plus tard, lorsque la situation avait changé du côté bolchevique, à Wilno, en particulier


Le 5 janvier l’Autodéfense perdait le pouvoir dans la ville. L’Armée Occidentale bolchevique y pénétrait en provenance de Smolensk. Ce fut inacceptable ni pour Pilsudski ni pour Hoffmann dont les troupes s’étaient retirées en panique. Les représentants plénipotentiaires de l’Allemagne et de la Pologne se réunirent à Bialystok le 5 février où ils signèrent un arrangement d’évacuation. Dans l’article 5 prévoyait le passage de 1 bataillons polonais (10 000 hommes) par le territoire contrôlé par les Allemands dans les environs de Wolkowysk et la prise de position sur le front bolchevique tandis que l’article 4 précisait que les Allemands allaient contrôler provisoirement la région de Suwalki. Même si, certains historiens soupçonnent Hoffmann de velléités de profit pour ses troupes dans le combat qui ne le concernait pas mais qui allait épuiser les Polonais et les bolcheviques, il ne les contrôlait plus de fait : ses sous-officiers prenaient la permission pour entrainer les grades rouges locales alors que ses officiers étaient en contact avec les forces blanches. Quand le texte de l’arrangement d’évacuation fut connu, l’Ober-Ost ne pouvait que tomber. Deux interprétations s’opposent quant à la situation dans les Kresy (confins orientaux polonais) : les Polonais parlent de l’agression bolchevique tandis que les historiens soviétiques décrivent les « agresseurs polonais » comme si les Kresy appartenaient à la Russie. Selon N. Davies, les Kresy n’appartenaient à personne en 1919 si ce n’est qu’à leurs habitants. Mais ces derniers n’avaient pas un mot à dire. Il est vrai que les bolcheviks attaquèrent, les premiers, les forces d’Ober-Ost le 16.11.1918 ce qui permit l’occupation de Minsk et Wilno par l’Armée Occidentale. On doute aujourd’hui si l’opération de reconnaissance dont le cryptonyme était « But Vistule » devait se terminer par la prise de Varsovie. Il s’agissait probablement d’une forme de propagande enthousiaste sans un réel plan à caractère stratégique. Pilsudski informa par télégraphe Clemenceau de cette manœuvre le 28.12.1918.


L’immense vide se créa dans le territoire des Kresy par la chute de l’Ober-Ost. Et c’est dans ce vide que se précipitèrent les forces polonaises et bolcheviques. Les Polonais avancèrent le 9 février vers l’Est : le Groupement Nord lança l’offensive le long du chemin de fer en direction de Baranowicze (nœud ferroviaire important) tandis que le Groupement Sud de l’Armée polonaise, sur Pinsk. L’Armée Occidentale bolchevique partit de ses bases à Wilno et Minsk. La première confrontation se déroula à 7h du matin le 14 février, lorsque le capitaine du détachement de Wilno, Mienicki, conduisit ses 57 soldats et 5 officiers sur le bourg Bereza Kartuska, entre les mains bolcheviques. Après un court combat, 80 gardes rouges furent faits prisonniers. La guerre polono-soviétique commença.


Mais en parallèle la société civile polonaise à Wilno forma l’Auto-défense nationale de Lituanie et Biélorussie pour protéger la population polonaise. Car le 4 janvier, près du village Nowa Wilejka eurent lieu les premiers combats avec l’Armée rouge occidentale qui avait lancé le 1er bataillon et deux compagnies du 4e bataillon de Pskov, commandé par Mochnaczew.


L’Armée occidentale qui stationnait à Smolensk, était composée de 4 parties : Division (lituanienne) d’infanterie de Pskov, de la 17e Division de tirailleurs de Vitebsk, de la « Division occidentale de tirailleurs » et de détachements du 2e Territoire de défense du front. Ce qui est intéressant c’est que depuis le 21 octobre 1918, le Conseil de guerre révolutionnaire soviétique avait décidé de réunir tous les Polonais de l’Armée rouge en une seule Division de tirailleurs polonais. Et c’est cette division qui fut dirigée vers Wilno où dès le 5 janvier ses soldats combattirent les volontaires polonais de l’Autodéfense. 8000 soldats polonais, répartis en 6 régiments portant les noms évocateurs comme Régiment révolutionnaire de Varsovie rouge, de Lublin, de Siedlce, Lituano-Vilnien, d’uhlans de Mazovie ou encore Régiment rouge de hussards de Varsovie. C’est le Régiment Lituano-Vilnien qui devait s’emparer de la ville. Le général Wejtko décida de retirer ses forces affaiblies de Nowa Wiljeka à Wilno. En même temps il eut lieu une escarmouche avec les forces allemandes dans la rue Wielka Pohulanka suite à laquelle les Polonais subirent de nouvelles pertes. Les bolcheviks attaquaient de Nowa Wilejka et de Niemenczyn et les volontaires de l’Autodéfense durent reculer vers le centre où, grâce aux autres forces présentes, ils repoussèrent l’attaque de l’Armée rouge (cf. Lech Wyszczelski. « Wojna polsko-rosyjska 1919-1920 », édition Bellona. Varsovie 2010).


Le premier ministre lituanien Voldemaras ainsi que le président Smetona fuirent la ville. Le gouvernement bolchévique de Lénine reconnut le pouvoir de V. Mickievičius-Kapsukas puis la Lituanie soviétique et le 27 décembre se forma un nouveau gouvernement de Mykolas Sleževičius. Socialiste, durant les années 1917-1918 il présida le Soviet suprême de Lituanie à Voronej en Russie et fut momentanément emprisonné par les Bolcheviks, libéré il rentra en Lituanie, le 19 décembre, pour organiser la défense face aux forces bolcheviques et polonaises, Voldemaras et Smetona se refugièrent en Allemagne. Ainsi a ville se trouva entre les mains polonais suite à l’action des volontaires de l’Auto-défense, la nuit du 31 décembre 1918. Les Allemands durent la quitter sans combattre.


Le 5 janvier les forces bolchéviques s’en emparaient. Durant 3 mois, les autorités signèrent une série de décrets sur : la limitation du droit de propriété, la mobilisation des communistes, les réquisitions obligatoires, l’exécution des « criminels et contrerévolutionnaires », la nationalisation d’usines, le Musée d’art d’Etat, les assurances sociales pour ouvriers, la suppression de titres et rangs, la journée de 7h dans l’usine de tabac, l’égalité des nations, le recrutement militaire, l’orchestre symphonique d’Etat, le délégalisation de l’Eglise, le travail obligatoire, la transformation du Musée d’Adam Mickiewicz à Nowogródek en musée d’Etat … .


Pilsudski vint au front le 15 janvier et supervisa la relocation secrète des renforts venus de Varsovie (2 divisions d’infanterie et 1 brigade de cavalerie) et se trouvèrent à 25 km de l’état-major bolchevique de la Division occidentale, installé à Lida. Il simula par des attaques simultanées que son but étaient Lida d’une part et Nowogródek et Baranowicze, de l’autre alors qu’il prévoyait lancer l’attaque principale dans la brèche séparant les forces bolcheviques installées à Lida et à Wilno. A Baranowicze stationnait la Division bolchevique de tirailleurs polonais et le commandement de l’armée polonaise avait hâte à donner la leçon aux « traîtres ». Lida tint 2 jours, Nowogródek – 3 et Baranowicze – 4. Quand la Division occidentale se retira au-delà du Niemen la moitié de Wilno était entre les mains polonaises (19.04.1919). La communication entre Wilno et la Division occidentale fut coupée. La brigade de cavalerie, commandée par le général Belina, était entrée dans les faubourgs enfumés de Wilno et s’était dirigée vers la gare de chemins de fer. Le train qui s’y trouvait avait été envoyé pour les renforts en infanterie. Les cavaliers parcouraient les rues dans tous les sens éveillant la panique de la garnison tenue par les bolcheviks. Le soir, des trains commençaient à emmener les fantassins. Les bolcheviks se retirèrent dans les faubourgs nord où durant 2 jours se déroulèrent des combats. La Division de Pskov fut refoulée vers le Nord-Ouest. Le dernier combat de résistance eut lieu derrière les murs du cimetière juif. Le 21 le chef de l’Etat polonais entra dans sa ville. Le futur front lituano-biélorusse de l’Armée polonaise allait être commandé par le général Stanislaw Szeptycki. La guerre polono-bolchevique allait se poursuivre jusque’au traité de Riga. 


Le chef de l’Etat polonais, Piłsudski avait publié le 22 avril 1919 la proclamation aux habitants de l’ex-Grand-Duché de Lituanie déclarant le principe de l’autodétermination de toutes les nationalités de la République des Deux Nations d’avant ses partages (1772-1795). La démarche de Pilsudski reçut un accueil enthousiaste de la population polonophone mais la partie biélorusse resta passive tandis que les Lituaniens furent inquiets et leur gouvernement à Kaunas protesta avec véhémence.

"Votre pays ne connaît pas de liberté depuis cent et quelques dizaines d'années, opprimé par la force ennemie de la Russie, de l'Allemagne et des bolcheviks, la force, qui sans consulter la population, lui imposait d'étrangers modèles de comportement, en la privant de sa volonté, en brisant souvent la vie.
Cet état de servitude permanente, bien connue de ma personne qui est né sur cette terre malheureuse, doit être supprimé une fois pour toutes et une fois enfin sur cette terre oubliée de Dieu, doit triompher la liberté et le droit d'exprimer librement et sans gêne des aspirations et besoins.
L'Armée polonaise que j'ai conduite pour rejeter la domination de violence et de contrainte, pour supprimer la gouvernance du pays contre la volonté de la population - cette armée vous apporte l'Affranchissement et la Liberté.   
Je veux vous donner la possibilité de résoudre les affaires intérieures, ethniques et confessionnelles comme vous le désirerez pour vous sans aucune violence ou contrainte de la part de la Pologne.
C’est pour cela bien que sur Votre terre sonnent encore les canons et coule du sang – je n’introduis pas d’administration militaire mais civile à laquelle je vais appeler les gens locaux, fils de cette terre.
L’objectif de cette administration civile sera :
1) Faciliter pour la population de s’exprimer quant à son sort et ses besoins par le biais de représentants élus librement ; ces élections se dérouleront sur le principe du scrutin universel secret direct sans distinction de sexe ;
2) Distribution de vivre à ceux qui en ont besoin, appui au travail créateur, garantis d’ordre et de tranquillité ;
3) Protection de tous sans distinction de nationalité ni de confession.
J’ai nommé à la tête de l’administration Jerzy Osmołowski à qui ainsi qu’aux gens choisis par lui, adressez-vous en cas de tout besoin et toute affaire qui Vous font mal et vous concernent.
Wilno, 22 avril 1919                (J.Pilsudski. Pisma wybrane. Londres 1943, p. 51)


Le texte de Pilsudski fut écrit probablement par lui-même. Le ton et le contenu ainsi la manière de s’exprimer y sont dramatiques. Le 27 il retourna à Varsovie.



Dans le camp soviétique, la perte de Wilno souleva une vague d’accusations. Miasnikow (cf. ci-dessus en petits caractères) bagatellisait rejetant la faute sur la « révolte de gardes blanches «, sur la trahison des cheminots et l’absence de la Tchéka en refusant d’assumer ses propres responsabilités. Il irrita tellement le premier ministre de Lit-Bel, Mickiewicz-Kapsukas que, ce dernier publia un article dans les Izvestia moscovites intitulé « Les Causes de la chute de Wilno ». Il y décrivait l’état des forces bolcheviques épuisées par 4 mois de vie en marche et 3 mois de présence sur le front dans les pires conditions. Le manque de communication ferroviaire en Lituanie et les pénuries de vivres et de chevaux sur place (goubernia de Vilna) et l’incapacité des organes chargés d’approvisionnement (goubernia de Kovno) produisirent une situation insupportable dans certains segments du front, selon Mickiewicz-Kapsukas. Il accuse aussi la politique bolchevique, de réquisitions intransigeantes vis-à-vis de la population locale qui était contrainte aussi au service de voiturage. C’est ce qui, selon lui, provoqua « la méfiance voire l’animosité même parmi ceux qui, au départ, étaient favorables à la cause révolutionnaire en y voyant la chance de se libérer du joug allemand et de celui de grands propriétaires fonciers », d’où des désertions ou le manque de nouvelles recrus. Il constatait que « la population locale était hostile à l’Armée rouge » et que, malgré les appels au pouvoir central qui avait été informé sur « la situation catastrophique sur [ce] front et sur le manque de liaison avec le gouvernement de Lit-Bel, installé à Minsk ». Le résultat fut la prise de Lida puis de Wilno par l’armée régulière polonaise et « non par les gardes blanches révoltées ». « Le commissaire de guerre de Lit-Bel, Jozef Umszlicht et le commissaire régional (goubrevkom), Rasikas » étaient condamnés à agir seuls et ne furent pas capables de « mobiliser les membres de syndicats, du parti, communistes et socialistes, de l’organisation de la jeunesse communiste car c’était déjà trop tard » (…). Quant à l’absence de la Tchéka selon Miasnikow, elle était bien présente et ne restait pas oisive, selon Mickiewicz-Kapsukas. Ce dernier avançait dans l’article l’idée que la base solide sur laquelle les bolcheviks auraient pu compter, n’existait pas. Peu d’ouvriers d’usine et, en plus, ceux qui l’étaient formaient « un mélange de nationalités tandis que les ouvriers agricoles étaient dispersés dans tout le pays ». Les plus pauvres, quant à eux, victimes du manque d’approvisionnement, condamnés à la famine, ne pouvaient qu’espérer « le plaisir de l’indépendance polonaise et lituanienne » qu’ils n’avaient pas encore connue et de « rêver de leur libération [du pouvoir bolchevique] ».



Cet article démontre comment la situation des bolcheviks était intenable et l’état de démoralisation de l’Armée rouge. Miasnikow fut démissionné tandis que Mickiewicz-Kapsukas se retira à Minsk. Lénine était furieux car il s’intéressait à Wilno. Déjà en décembre 1918, il avait télégraphié à l’état-major de l’Armée occidentale pour qu’»elle libère au plus vite Wilno ». Il ordonna sa libération : « la parte de Vilna a encore plus renforcé l’Entente. La mobilisation la plus rapide est nécessaire pour que nous reconquérions Vilna dans le temps le plus court possible […]. Hâter les renforts qui sont déjà en route, et agir plus énergiquement […]. Durant 15 mois cet ordre resta lettre morte.



En septembre les Polonais organisèrent des forces militaires et formèrent le Comité citoyen qui élut le Comité de la sécurité publique. Le 7 septembre 1919 on organisa les élections municipales pour le Conseil provisoire de la ville. 32 mandats furent gagnés par la ND (Groupe polonais chrétien-national), 1 mandat par le Groupe polonais démocratique et 2 par les socialistes, le reste des mandants (14), par de différents groupes juifs. On entreprit les négociations avec les représentants des autres nationalités vivant dans la ville en vue de l’organisation de sa défense face à l’avancée de l’Armée rouge. Mais ces pourparlers échouèrent ce qui poussa les représentants polonais d’organiser seuls la défense. Ainsi fut formée l’Auto-défense de la Lituanie et la Biélorussie qui, le 8 décembre, tenta sous le commandement du général Stanislaw Wejtko, de se transformer en armée régulière. Fin décembre cette formation comptait 1200 volontaires, habitants de la ville et de ses environs (deux régiments d’infanterie et un régiment de cavalerie. Mais le 29 décembre le pouvoir à Varsovie décida de sa dissolution et proposa à ses membres d’entrer dans l’Armée polonaise. Le général Wejtko fut nommé commandant de la région militaire de Lituanie et Biélorussie tandis que le général Adam Mokrzecki, commandant militaire de Wilno. L’Auto-défense de la Terre de Wilno se transforma en 1ère Brigade, dirigée par le général Boleslaw Krejczmer. Elle disposait d’une liberté d’action et devait agir seule face aux tentatives d’entrer dans la ville de l’Armée rouge.
  


Les Polonais, nombreux aussi à Kowno et ses environs (23.2% contre 35.7% de Lituaniens selon le recensement russe en 1897), planifiaient une action de force qui aller être entreprise par l’Organisation militaire polonaise (POW) afin de renverser le gouvernement de la Taryba. Mais ce fut un échec dû à la découverte par les Lituaniens de cette tentative, suivie de nombreuses arrestations la nuit du 28 au 29 août 1919 à Kowno. Plus tôt la même organisation réussit un soulèvement à Sejny en libérant cette ville ainsi que la Terre de Suwałki sud (26 août 1919). Ces derniers événements tendirent les relations entre la Pologne et la Lituanie en créant la menace d’un conflit militaire. Le Comité provisoire politique de la Terre de Kowno menait l’action de propagande en proposant une intervention militaire dans cette région. La destruction d’un Etat séparatiste créé sur le territoire de l’ancienne République-des-deux-Nations par les Allemands et restant de facto en état de guerre avec la Pologne, collaborant militairement avec les bolcheviks, ne constituait pas en soi un problème militaire pour le gouvernement de Varsovie, d’autant plus après sa victoire sur l’armée de Toukhatchevski (« Miracle de la Vistule »). Une telle entreprise pouvait avoir un coût politique sur l’arène internationale. Et pourtant cet argument ne compta pas dans la guerre contre la République populaire de l’Ukraine occidentale, créée par les Autrichiens, bien plus forte militairement. Au milieu de l’année 1919 cette dernière disparut face à l’action de l’armée du général Haller, débarquée de France (cf. mon article sur l’Armée bleue: Les Polonais combattant en France pour la France et pour la Pologne pendant la Première Guerre mondiale). La Pologne n’hésita pas non plus à soutenir quasi ouvertement les insurgés de Silésie en 1921.  

  
De plus, la République de Lituanie ne fut reconnue de iure par l’Entente que le 18 juillet 1922. L’acte de sa reconnaissance fut transmis à l’envoyé lituanien à Paris, Oskar Miłosz, cousin de Czesław (prix Nobel polonais de littérature).



Le climat politique en Pologne était favorable pour une intervention militaire. La presse fulminait d’appels et d’informations sur les persécutions des Polonais de Kowno par la Taryba et sur les crimes commis dans la bande neutre de la ligne Foch par les nationalistes lituaniens. Ainsi l’armée lituanienne entra le 28 septembre dans trois villages (Bugieda, Świętojańsk, Warwiszki) situés dans le canton d’Augustów (dans l’ex-Royaume de Pologne russe) en y perpétrant un pogrom sur des Polonais. Les habitants des villages et des manoirs polonais et lituaniens organisèrent l’Auto-défense de Warwiszki qui s’administrait en protégeant le territoire contre les Lituaniens. Le 7 octobre l’accord de Suwałki mit fin aux tensions. 



De 1920 à 1922 les Lituaniens tentèrent sans succès de liquider ce pouvoir auto-proclamé polonais, attaqué plusieurs fois par des groupes informels de nationalistes.




Encore en janvier 1923 le ministère des affaires étrangères polonais proposait à la SDN une correction de la ligne de démarcation et l’attribution des territoires au sud de la rivière Biała Hańcza (à cette époque, la rivière était la frontière de peuplement polonais et lituanien) en échange de certaines concessions. Mais le 3 février 1923 le Conseil de la SDN prit la décision du partage de la bande neutre (de 12 km de largeur, 6 km de chaque côté) et de fixer la frontière entre les deux Etats. Les habitants de Warwiszki, désespérés car ils devaient se trouver dans l’Etat lituanien, décidèrent de s’y opposer par la force quitte à proclamer une entité politique indépendante. Le 15 février 1923 les armées et les gardes-frontière de chaque côté commencèrent l’action de récupération des territoires attribués. Les Lituaniens ayant passé par surprise par la partie polonaise à l’Ouest prirent le village non défendu de ce côté. Au petit matin du 22 mars les forces de l’Auto-défense polonaise furent détruites. Une fois le village pris, ses maisons furent incendiées et les deux autres villages, pacifiés. Leurs habitants traversèrent la frontière et se réfugièrent en territoire polonais. Varsovie accepta les faits et interdit toute tentative des insurgés, internés puis libérés, de poursuivre leur combat contre l’administration lituanienne.



Pendant ce temps-là le Conseil suprême de la Conférence de paix travaillait à Paris sur les traités et les solutions concernant les futures frontières de l’Europe. Ainsi en juillet on décida la création d’une ligne de démarcation entre la Pologne et la Lituanie le long de la ligne Grodno-Wilno-Dynebourg laissant Wilno du côté polonais (ligne de Foch). Mais suite à la contre-offensive bolchévique les Polonais durent abandonner la ville. Le 20 juillet 1920 la Russie bolchévique signa un accord avec la Lituanie qui allait transmettre Wilno à la République de Kaunas. Le résultat de la bataille de Varsovie permit aux forces polonaises de s’approcher de la ville.


Le 7 octobre fut signé l’accord de Suwałki entre la Pologne et la Lituanie sur la ligne de démarcation provisoire depuis la frontière de la Prusse orientale à travers la terre de Suwałki et le long de la ligne Druskienniki-Orany-Bastuny (station de chemin de fer près de Lida). Là, la ligne se terminait et Wilno n’était pas incluse par l’accord. Les Polonais désiraient organiser un plébiscite dans la région (cf. les plébiscites organisés dans les territoires contestés par la Pologne et l’Allemagne et prévus par le traité de Versailles : Haute Silésie et le pays de la Vistule, la Varmie et la Mazurie de la Prusse orientale comme celui au Schleswig alors que la France n’était pas contrainte à une telle consultation en Alsace-Lorraine ainsi que la Belgique pour Eupen et Malmedy). Les Lituaniens n’en voulaient pas (il s’agissait pour eux de la capitale historique qui leur avait été donnée par les Allemands d’abord puis par les bolcheviks le 27 août 1920).



La prise de Wilno fut critiquée par les nationalistes polonais de Dmowski qui s’opposaient à la conception de l’Entre-deux-mers de Piłsudski (reconstitution de la grande Pologne d’avant les partages du XVIIIe siècle dans une forme fédérale). Après la prise de la ville on y organisa des cérémonies militaires et religieuses devant l’Ostra Brama qui possède une icône de la Vierge vénérée par les catholiques de ces contrées.
Le témoin de cet événement, Tadeusz Święcicki, écrivait : "Grand sanglot de cette foule agenouillée sur la chaussée. J’ai regardé le Commandant (Pilsudski). Il restait debout face à l’icône, appuyé sur son sabre, visage grave et …du dessus des graves sourcils une lourde larme coulait sur ses moustaches. Śmigły, derrière lui, avait un tic nerveux sur le visage. Le visage tremblait et des larmes coulaient aussi sur le visage. Et Belina chialait tout simplement comme un gamin… ".



Plus tard Piłsudski devait écrire : "Dans aucune ville prise par moi je n’entrais avec un tel sentiment comme à Wilno".
Et voici le commentaire concernant la prise de Wilno du journal cracovien Czas (Temps) : "Après 120 ans d’interruption Wilno retourne à son lien d’avec la Couronne – et avec elle, ayons l’espoir, toute la Lituanie. […] Car en vérité la prise de Wilno n’est qu’une première étape dans la reprise de l’ancienne frontière historique à l’Est mais nous avons tous conscience que l’on ne peut s’arrêter là".


Józef Piłsudski ordonna au général Żeligowski de préparer une simulation de révolte et la prise de la ville. La région fut proclamée « République de Lituanie centrale » et en 1922 on y organisa les élections pour la Diète locale qui décida de son attachement à la Pologne.


Ainsi Wilno allait rester polonaise jusqu’en 1939. La suite de son histoire ne relève pas de cette introduction. Le passé précédent les événements relatés ici ainsi que l’histoire postérieure fait l’objet des parties qui suivent.



 

Retour au passé




Wilno devint la capitale historique d’un Etat naissant en pleine expansion vers le Sud « libérant » les terres « russiniennes » (de la Rus’ de Kiev) du joug tatare et adoptant comme langue administrative la langue ruthène (jusqu’en 1699 c’était la langue administrative et de chancellerie ducale) avant même l’adoption du christianisme. Les Statuts de Lituanie (The Statutes of Lithuania) ainsi que les actes officiels du duché (The Lithuanian Metrica) ont été rédigés dans cette langue (ancêtre des futurs biélorusse et ukrainien).


Au milieu du XIVe siècle le Duché se composait de la Lituanie ethnique (Lituanie propre, Lituanie cisviliyenne, Lituanie transviliyenne, faisant référence à la Wilja/ Neris–rivière, Samogitie – ensemble 80 000 km2, c’est-à-dire 10% du territoire ducal) et des terres ruthènes (duchés de Kiev, Tchernigov et Sewierz, de Volhynie et de Podolie – 90%). La Lituanie ethnique comptait circa 300 000 habitants et les terres ruthènes, 1 700 000.



En ce qui concerne la composition ethnique, on peut supposer, faute de suffisance de sources, que la « ville » devait être habitée par deux éléments, lituanien et ruthène. Wilno était situé à la frontière des deux territoires réunis par Gedyminas en un seul Etat. On peut aussi supposer que l’élément russinien (ruthène) était plus dynamique sur le plan culturel et économique et qui dominait l’élément lituanien (encore païen et rural) à quoi il faudrait rajouter l’élément germanique, bien moindre mais composé de colons invités par le duc (dans sa lettre envoyée aux ville allemendes en 1323, il invite des Allemands et des Juifs à venir s’installer dans son bourg). Le XVe siècle correspond au lent processus de transformation du hameau qu’était Wilno en bourg.



Ce qui est la marque de poids lors du développement de la ville aux XVe et XVIe siècles c’est sa polonisation. Le moment décisif pour la « ville » fut l’année 1387, lorsque le Grand-Duc de Lituanie et le roi de Pologne, Vladislav II Jagellon, après l’Union de Krewo, y organisa le baptême de la Lituanie et lui donna les droits urbains de Magdebourg. Il commença à y faire venir des colons, poloais essentiellement. L’année suivante on y installa le siège du nouveau diocèse (avec l’autorisation du pape Urbain VI) dépendant de la métropole polonaise de Gniezno. Son premier évêque fut Andrzej Jastrzębiec, (franciscain polonais, originaire de Cracovie, évêque de Seret/Siret en Moldavie).



Wilno se développait rapidement et de nombreux corps de métiers s’y formèrent. Si l’élément russinien orthodoxe resta ruthène, l’élément lituanien reçut le catholicisme des mains polonaises et subit l’influence de la culture dominante. D’autant plus que le pouvoir du roi polonais, et grand-duc en même temps, commença une politique de colonisation avec l’élément polonais. Ainsi la bourgade lituano-ruthène du XIVe siècle se transforma en ville, de point de vue culturel et linguistique, polono-ruthène.



Question de nationalité, de classe, de statut et d'appartenance



Parler de nationalités dès cette époque-là est une erreur. Ethnie, langue parlée serait plus logique. Certains chercheurs avancent une thèse, bien connue des historiens marqués par l’école française, avant tout, sur la question de la naissance des nations. Ce concept est remis en question par d’autres et plus particulièrement par Shlomo Sand (cf. Comment le peuple juif fut inventé mais aussi Crépuscule de l'Histoire). Parler d’appartenance nationale et/ou confessionnelle mène aussi à l’incompréhension de la spécificité de cette partie de l’Europe. Encore au XVIIIe siècle les nobles du royaume de Pologne vivant aux confins orientaux n’hésitaient pas à passer d’une religion chrétienne à l’autre, y compris à l’islam. Certains Juifs firent de même (cf. Jacob Frank et ses partisans et le livre d’Olga Tokarczuk « Księgi Jakubowe » non traduit en français mais traduit en anglais « The Books of Jacob » par Jennifer Croft) pour devenir nobles. Ainsi le statut de noblesse était plus important dans ce pays que la langue ou l’ethnie. Cette dernière relevait d’appartenance à une région. Ainsi lituanien voulait dire originaire du Grand-Duché de Lituanie et cela encore au XIXe siècle. Le grand poète romantique polonais, Adam Mickiewicz, n’ouvre-t-il pas son Messire Thaddée, par « Lituanie, ma Patrie… » ?

Le statut de noble (szlachcic) n’avait pas le même sens qu’en Occident ou en Russie de Moscou, et les Russes occupant dans la seconde moitié du XVIIIe siècle les vastes territoires de la République des Deux Nations n’arrivaient pas à le comprendre tout en acceptant cette » classe » ou plutôt ordre (Etat ou « caste ») dont une bonne partie ne possédait pas de terre. En 1791 la noblesse (szlachta) constituait 8% de la population totale contre 2% en Occident. Mais si l’on prend l’aspect ethnique ou plutôt confessionnel, elle représentait 16% de la population polonaise alors que cette dernière à laquelle il faudrait rajouter les paysans lituaniens (catholiques) formait 53% de la population totale de la République. Et seule, cette donnée est historiquement attestée. Son nombre est sujet de controverse car selon Witold Kula la noblesse constituait 8-10% de l’ensemble des habitants tandis que Norman Davies avance le chiffre de 6.6%. Sa répartition au XVIIe siècle n’était pas homogène : dans la région de Łomża (Mazovie) elle représentait 47% des habitants, dans celle de Wizna (Mazovie aussi) – 45% (la région proche de la Lituanie « ethnique », tandis que dans la voïévodie de Bracław (Bratslav en Ukraine actuelle) – 1%, dans la voïévodie de Cracovie – 1.7%, dans la région de Wieluń (Grande Pologne) – 2.45% et dans toute la Grande Pologne, elle constituait 4.8% de l’ensemble de la société. Depuis l’instauration de le République des Deux Nations le terme de noblesse polonaise est assez pertinent car la noblesse ruthène et lituanienne se soumit à la polonisation progressive et en même temps la noblesse ethniquement polonaise ne considérait pas les serfs ou autres paysans parlant le polonais comme faisant partie de la même « nation » qu’elle. Selon le mythe qui lui était propre, elle descendait des Sarmates et c’est ainsi qu’elle se voyait comme « nation noble » dominant les paysans. L’éducation commune qu’elle recevait, à partir du XVIIe siècle, dans les institutions jésuites en latin lui donnait la conscience d’appartenance à la même classe et la même culture. Et à tel point que la littérature baroque polonaise est connue pour l’emploi de mots, phrases ou autres expressions latines que l’on parle de « macaronismes ». Le latin, à côté du polonais était encore pendant longtemps, la langue de communication et de l’administration.



Voici les catégories de petite noblesse inexistantes en Occident et en Moscovie :
- szaraczkowa (le nom provient du vêtement, żupan, fabriqué à partir de la laine grise non teintée) ;
- zagrodowa (car elle disposait de petites exploitations du zagroda-enclos) ;
- zagonowa (de zagon, une pitite surface de champ) ;
- cząstkowa (de petite partie du village possédé) ;
- zaściankowa (de village, exploitation ou plutôt manoir habité par le noble) ;
- okoliczna (d’environ, alentours, okolica, exploitation ou manoir habité, autre terme particulier) ;
- drążkowa (car il n’y avait pas assez de chaises ni de bancs et on s’asseyait sur d’étroits « bancs » inconfortable voie des rondins) ;
- chodaczkowa (de sabots fabriqués de l’écorce au lieu de souliers) ;
- gołota (de goły, nu, car ne possédant pas de terre) ;
- szlachta brukowa (de bruk, pavé de la chaussée en ville, celle qui vivait en ville, terme méprisant).

Cf. Registre des nobles lors des élections des maréchaux de noblesse : ziemiaństwo - ziemianie en russe, le terme provenant du mot "ziemia" (terre) en 1834 dans la goubernia de Wilno : http://kresy.genealodzy.pl/gub_wil_87/wyb_szl_1834.html (dans http://kresy.genealodzy.pl/)http://genealogia.lt/pdfs/szlachta_wilenska.pdf



Les curieux sont invités à la lecture du grand spécialiste de ces espaces slaves, et de la Pologne en particulier, Daniel Beauvois (Le Triangle ukrainien non traduit). A lire aussi :  

- Vilnius University and Polish Schools in the Russian Empire (1803–1832), 2 vol., published in 1977. The thesis was published in Polish in 1991 and 2010.
Nobles, Serfs and Inspectors: The Polish Nobility Between Tsarism and the Ukrainian Masses (1831–1863), published in 1984. In 1985, the book was published in Polish followed by publications in English and Ukrainian in 1987 and 1996 respectively.

- A Fight for Land in Ukraine. 1863–1914. Poles in socio-ethnic clashes, published in Polish in 1993 and Ukrainian in 1998.

- The Russian Government and Polish Nobility in Ukraine. 1793–1830, published in Ukrainian in 2003 and 2007.

- The Gordian Knot of the Russian Empire. The Government, the Nobles and the People in Right-Bank Ukraine (1793–1914), published in Russian in 2011.
  


A lire aussi : Jolanta Sikorska-Kulesza « Deklasacja drobnej szlachty na Litwie i Białorusi w XIX wieku » (Perte de statut par la petite noblesse en Lituanie et Biélorussie au XIXe siècle) ; Copyright by Oficyna Wydawnicza „Ajaks" 1995.
Comme écrit l’auteure, “l’état des sources et avant tout, absence d’accès à toutes, a eu pour conséquence que les thèses contenues dans [son] travail (de D. Beauvois) n’ont pas la même valeur, beaucoup de problèmes nécessitent d’autres recherches. L’ouverture des archives de l’ex-URSS pour les historiens […] encourage et oblige (ces derniers) à le faire systématiquement. Le postulat, formulé déjà il y a 100 ans par Szymon Askenasy, de recherches systématiques et de tous les aspects de l’histoire du Grand-Duché de Lituanie, reste encore d’actualité”. Ce processus de “deklasacja” fut bien plus ancien que laisse supposer le travail de Daniel Beauvois [« Polacy na Ukrainie 1831-1863. Szlachta polska na Wołyniu, Podolu i Kijowszczyźnie », Paris 1987 ou « Le noble, le serf et le revizor. La noblesse polonaise entre le tsarisme et les masses ukrainiennes (1831-1863) », Paris 1985]. 


En effet ce dernier le fait remonter à l’époque post-insurrection de 1830-31. La vérification des titres de noblesse par l’administration russe commença bien plus tôt et fut un des moyens du combat de l’occupant contre cet Etat (noblesse) si étranger à la réalité moscovite, combat mené avec un engagement et les conséquences différentes dès le début de la domination russe.


Sur la dégradation de cette classe écrivaient déjà, avant la guerre, Tadeusz Korzon, Henryk Mościcki, Augustas Janulaitis, Tadeusz Perkowski et plus tard Mikołaj Ułaszczik, Władimir Nieupokojew et Zuzanna Sambuk, mais cette problématique est restée marginale dans leurs sujets de recherche.



- T. Korzon, Wewnętrzne dzieje Polski za Stanisława Augusta, t.I, Kraków. 1882 ;
- Mościcki, Wysiedlenia szlachty polskiej przez rząd rosyjski, Wschód Polski », 1921, nr 1 ;
- A. Janulaitis, Lietuvos bajorai ir ju seimeiliai XIX ami. (1795-1863) , Kaunas. 1936 ;
- T. Perkowski, Legitymacje szlachty polskiej w prowincjach zabranych przez Rosję, „Miesięcznik Heraldyczny", 1938, z.5 ;
- N.N. Ułaszczik, Priedposylki kriestjanskoj rieformy 1861 g. w Litwie i zapadnoj Bielarussii, Moskwa. 1965 ;
- W.I. Nieupokojew, Prieobrazowanije biespomiestnoj szlachty w Litwie w podatnoje soslowije odnodworcew i grażdan (wtoraja triet' XIX w.), (ds:) Riewolucjonnaja situacija w Rossii 1859-1861, t.VI, Moskwa 1974 ;
- S.M. Sambuk, Politika carizma w Bielarussii wo wtoroj polowinie XIX w. Minsk 1980).



Et aussi : 

     
      - I. Rychlikowa, Tatarzy litewscy 1761-1831 częścią szlachekiego stanu ? KH,1990, zeszyty (cahiers).3-4; et Carat wobec polskiej szlachty na ziemiach zabranych w latach 1772-1831 ,KH, 1992, z.2;
       - L. Zasztowt, Koniec przywilejów—degradacja drobnej szlachty polskiej na Litwie historycznej i prawobrzeżnej Ukrainie w latach 1831-1868, „Przegląd Wschodni", 1991, z. 3 ;
       - T. Bairasauskaite, Sytuacja prawna Tatarów litewskich w guberniach zachodnich Cesarstwa Rosyjs­kiego (przed rokiem 1869), Przegląd Wschodni", 1992/1993, z. 3(7).






Retour au passé suite





En revenant à l’histoire d’avant l’Union de Lublin, il faut savoir que Sigismond Auguste favorisait Wilno qu’il considérait comme s’il s’agissait de sa ville natale. Il y séjourna souvent et plus longtemps que dans aucune autre ville de Pologne. Alors que son père Sigismond l’Ancien, roi de Pologne réside à Cracovie, lui, en tant que grand-duc s’installe à partir de 1529 à Wilno même si l’année suivante il est couronné dans la capitale du royaume par le primat de Pologne vivente rege. Durant le court mariage avec Elisabeth de Habsbourg, le jeune couple résida dans la capitale lituanienne (1543-45) et c’est ici qu’il épousa en 1547 et en secret Barbara Radziwiłł, qui était son amante encore avant la mort d’Elisabeth. Le mariage fut le résultat du complot du frère Mikołaj le Roux (futur chef calviniste en Lituanie) et du cousin Mikołaj Krzysztof le Noir. Luthérien d’abord (il avait reçu une bonne formation humaniste à l’université de Wittenberg) puis, en correspondance avec Calvin, il rejoignit l’Eglise réformée dont il devint le protecteur dans le royaume, il combattit le catholicisme et l’orthodoxie dans ses latifundia en Lituanie et en Petite Pologne.



Le mariage produisit un grand scandale dans le royaume et la noblesse polonaise s’y opposa mais le beau-père, Sigismond l’Ancien, tint bon et Barbara fut reconnue reine, juste un an avant sa mort. Elle fut enterrée dans la cathédrale de Wilno en 1551. Son mariage avait rehaussé l’importance des Radziwiłł qui allaient entamer une grande carrière politique et militaire dans le royaume, et d’autres magnats lituaniens (familles princières : Czartoryski descendant de Gediminas ; Ostrogski, Wiśniowiecki des Rurikides, Giedroyć, Sapieha mais aussi celles des Tyszkiewicz, Pac etc.). Ces familles contribuèrent à l’embellissement de la ville par la construction de leurs résidences.



Stefan Batory (Etienne Báthory), régnant après l’intermède d’Henri de Valois, prit aussi soin de la ville (il allait fonder l’Académie jésuite devenue l’université), de même que ses successeurs ainsi que l’aristocratie lituanienne. Wilno se transforma non seulement en un centre politique et économique mais aussi en un important centre culturel dont la société allait être bouleversée par les premiers échos de la Réforme.  

  

Ainsi l’un des plus influents magnats à la cour, Michał Radziwiłł le Noir, fonda une imprimerie à Brest Litovsk où il publia Le Petit Catéchisme de Luther (cf. Dzieje chrześcijaństwa na Litwie, réd. V. Ališauskas : Warszawa 2014, p. 33). Selon V. Ališauskas, « la communauté luthérienne en Lituanie se considérait comme faisant partie de l’Eglise catholique, comme un de ses piliers et seulement l’aversion des évêques catholiques et son appellation d’hérétique, provoqua qu’elle commença à fonder ses propres cimetières, églises et cathédrales à côté des installations catholiques ». Après la création de l’Eglise protestante séparée s’en suivit la division interne en luthériens, calvinistes et antitrinitaires. 




Devenue le cœur du calvinisme lituanien grâce à l’activisme des Radziwiłł (cf. ci-dessus), la ville le restera malgré la Contre-Réforme qui s’y manifesta rapidement par la présence des Jésuites, installés dès 1569. La guerre pour les âmes commençait. Gagnée finalement par ces derniers, le nombre de protestants diminua au cours du XVIIe siècle. Mais grâce à ces rivalités, Wilno, pas comme d’autres villes polonaises, vécut une période exceptionnelle sur le plan civilisationnel (multiethnicité, multiconfessionalisme, dynamisme des nobles riches et relativement indépendants du pouvoir royal, une bourgeoisie naissante, statut de capitale du Grand-Duché). 



Le pouvoir des Jésuites se renforça avec la transformation de leur institution en Academia societatis Iesu par le roi, Stefan Batory en 1579. Son premier recteur fut Piotr Skarga. Cette fondation allait permettre le développement de l’imprimerie grâce à l’argent du protecteur de l’ordre, Mikołaj Krzysztof Radziwiłł dit Sierotka (orphelin). Ce dernier, calviniste au départ, car fils de Mikołaj Radziwiłł le Noir, après le séjour à Rome où il avait rencontré Giovanni Francesco Commendone, Stanislas Hosius et Piotr Skarga, se reconvertit au catholicisme en 1567. A partir de ce moment-là les imprimeries polonaises et ruthènes se multiplièrent. A la fin du XVIe siècle y furent imprimés les premiers livres en letton et lituanien ce qui est considéré comme le début de la littérature de ces deux langues. Le XVIe siècle est aussi l’époque de l’arrivée, en même temps que la Réforme, de la Renaissance à Wilno. L’aristocratie lituanienne s’en empara pour faire construire ses résidences dans le nouveau style, dans la ville et ses environs. De même le pouvoir ducal et royal fit transformer les deux châteaux de la capitale. L’initiateur de cette tendance fut le jeune Sigismond Auguste qui, une fois roi, y envoya de Cracovie de nombreux architectes, sculpteurs, menuisiers, fondeurs, graveurs, monnayeurs, orfèvres et même ferronniers et serruriers.  




La ville fut le lieu de signature d’actes importants en relation avec la politique de la Pologne (1re puissance de la région) face à l’Ordre Teutonique en voie de sécularisation. 

Le 28 novembre 1561 on y signa le 1er traité de Wilno.

Le traité fut signé entre l’archevêque de Riga, le Grand Maître Gotthard Kettler et les états de Livonie (Livland en allemand, anciens territoires de l’Ordre des Chevaliers Porte-Glaive défaits par les Lituaniens au XIIIe siècle et incorporés à l’Ordre Teutonique) qui, cette dernière, se plaça comme vassal sous la protection du roi et grand-duc. Seulement Riga (ville hanséatique) s’y opposa car elle désirait son incorporation à la Pologne considérant que la Lituanie n’était pas en mesure de garantir ses intérêts. Sigismond promit qu’à la prochaine réunion de la Diète de Couronne la région allait être y rattachée, garantit la liberté de culte (le luthéranisme y gagnait en importance face aux catholiques), les droits et privilèges. Kettler devint son gouverneur et reçut comme fief héréditaire la partie de la Livonie sur la rive gauche de la Dźwina (Düna en allemand, Dauguva en lituanien) - duché de Courlande et Sémigalie. La conséquence de ce traité fut la sécularisation de l’Ordre Teutonique dans son ensemble. Le reste de la Confédération de Livonie fut incorporé avec Riga au Grand-duché de Lituanie comme duché (Księstwo Zadźwińskie en polonais, Ducatus Ultradunensis en latin) puis à partir de l’Union de Lublin (1569) l’ensemble de l’ancienne Confédération (Inflanty en polonais) passa directement à la République des Deux Nations. Et jusqu’à leur perte partielle au profit de la Suède, les Inflanty étaient considérés comme propriété des deux (Lituanie et Pologne). En 1598 la nouvelle législation votée à Varsovie (Ordinatio Livoniae II) admit aux charges publiques la noblesse locale germanique en alternance ce qui de fait égalisait le duché des Inflanty avec les deux autres composantes de la République unifiée. Mais après la guerre avec la Suède la majeure partie du duché fut rattachée aux Inflanty suédois (Svenska Livland) en 1621 ce qui fut confirmé par la paix d’Altmark en 1629. La partie orientale, gardée par la Pologne fut transformée en voïévodie d’Inflanty, avec Dyneburg (Dünaburg) comme chef-lieu (et lieu de la réunion de la diétine), et qui envoyait 3 sénateurs (voîévode, évêque et castellan).

Le 2e Traité de Wilno, signé le 1 août 1559, entre l’Ordre Teutonique et les Lituaniens le grand Maître Gotthard Kettler plaçait toute la Livonie sous la protection de Sigismond Auguste in fidem, clientelam et proprietatem.

Le roi la recevait en son nom et de ses héritiers pour la défendre contre la Moscovie , en tant que récompense de dépenses de guerre. Comme caution l’Ordre donnait au roi la partie du sud-est du pays avec Dyneburg et Lucyn (Ludsen en allemand) alors que l’archévêque de Riga lui cédait les châteaux de Marienhausen et Lenewarth. Mais Kettler ne sut pas défendre la Livonie contre les Moscovites malgré le secours de Mikołaj Radziwiłł ce qui provoqua le mécontentement de l’aide lituanienne inefficace. L’évêque d’ Oesel, Jean Monichhausen vendit son diocèse (îles de Oesel et Dago, la partie occidentale du Nord de l’actuelle Estonie) au roi du Danemark alors que Rewel (Tallinn) se plaça sous la protection de la Suède. A cause de l’incapacité des Lituaniens, les états de Livonie avec la Grand Maître, Kettler, l’archevêque Wilhelm et la ville de Riga décidèrent de contracter une nouvelle alliance élargie à la Couronne de Pologne. Ce traité eut comme conséquence l’éclatement de la guerre nordique de Sept Ans (1563 – 1570).

  




 
  
Quant aux Juifs, les premiers commencèrent à s’installer dans les faubourgs à la fin du XIVe et au début du XVe siècle durant la domination sur la ville de Vytautas (Witold en polonais). En 1551 deux marchands juifs de Cracovie, Szymon Doktorowicz et Izrael Józefowicz – reçurent du roi Sigismond Auguste le privilège de location et d’activité économique. Plus tard on autorisa l’installation de Juifs dans les propriétés de grands oligarques de la région. 



Les rois de Pologne (Jagellon) poursuivirent cette politique. Au début du XVIe les Juifs expulsés d'Espagne, du Portugal, de l'Empire (y compris l'Autriche et la Boême) venaient s'installer dans les territoires du royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie. Selon Rebecca Weiner (The Virtual Jewish History Tour-Poland), au milieu de ce siècle les 80% des Juifs du monde y vivaient. 
 


La période la plus heureuse pour les Juifs polonais fut le règne de Sigismond l’Ancien qui cherchait à les protéger voire à en distiguer leur représentants les plus méritants et en 1525 il anoblit l’un d’eux (Michał Ezofowicz, frère du trésorier lituanien; cf. Ryszard T. Komorowski, Herby szlachty pochodzenia żydowskiego dans „Genealogia i heraldyka”. 4, 2001) et en 1534 il supprima la loi les obligeant de porter un vêtement distinct. En 1547 fut ouverte la première imprimerie juive à Lublin. 



Sigismond II Auguste continua la politique de son père octroyant aux Juifs par exemple une autonomie dans la gestion municipale. En 1567 eut lieu la fondation de la 1re yeshiva. Cette politique de tolérence des rois de Pologne fut naître le phrase „[La Pologne était] le ciel pour la noblesse, le purgatoire pour les bougeois, l’enfer pour les paysans et le paradis pour les Juifs” (Joanna Tokarska-Bakir. Żydzi u Kolberga dans „Rzeczy mgliste. Eseje i studia” 2004). En 1568 le roi publia une série de privilèges de non tolerandis Christianis pour les villes juives interdisant aux chrétiens leur installation par exemple à Kazimierz (faubourg de Cracovie) ou dans le quartier juif de Lublin.
Suite à la guerre lituano-russe (1558-1570), après la prise de Polotsk par les armées moscovites en 1563, le tsar Ivan le Terrible oronna la noyade de tous ses habitants juifs dans la rivière Dvina (occidentale). Cet événement annonçait l'avenir de la politique anti-juive des tsars comme l'interdiction qui leur était faite de s'installer dans les territoires moscovites alors que la noblesse lituano-polonaise imposait aux rois électifs la tolérance religieuse par la Confédération de Varsovie suite à la mort sans héritier de Sigismond Auguste et avant l'élection d'Henri de Valois.


 
La liberté déclarée de culte en 1573 profita aussi aux Juifs qui, cette année même, construisirent à Wilno la première synagogue. La rue qui y menait reçut le nom de juive. 



Stefan Batory fut aussi très tolérent à l'égard des Juifs. Il leur permit de faire du commerce même pendant les fêtes chrétiennes (cf. Bernard Dov Weinryb: The Jews of Poland: a social and economic history of the Jewish community in Poland from 1100 to 1800. Jewish Publication Society, 1973, p. 144).



En 1580, il convoqua la Diète des Quatre Pays (Va'ad Arba' Aratzot avec le siège à Lublin), une organisation centrale de l’autonomie juive dans la Couronne. La diète devait voter la levée de l’impôt pour la guerre contre la Russie. Les Juifs du Grand-Duché avaient été incorporés à l’instance juridictionnelle autonome juive en 1569. Mais en 1623, les communautés juives du Grand-Duché de Lituanie allaient s’en retirer et constituer leur propre Conseil du Pays de Lituanie. Cette date allait marquer la division entre le judaïsme litvak et le judaïsme poliak.



Les Juis s’isolaient de leurs voisins chrétiens. Cela convenait aux rabins dirigeant les différents kahals et au clergé catholique. Ainsi l’assimilation et une meilleure connaissance réciproque étaient difficiles voire impossibles. Bien que les Juifs vécussent dans les villes ils ne participaient pas aux élections municipales car ils relevaient de la juridiction des voïévodes donc exclus de la municipale. Ils restaient de fait soumis au pouvoir de leurs rabbins, anciens ou juges (dayyanim). Dans les communautés juives apparaissaient parfois des conflits et des malendendus à l’occasion desquels on convoquait des rabbins. Réunis en Conseil, une à deux fois par an, à l’occasion de la foire de Lublin puis à Jaroslaw en Galicie. Wilno n’était pas encore la Jérusalem du Nord.



Le successeur, Sigismond III Vasa légalisa en 1593, la colonisation juive à Wilno et permit la fondation du cimetière, du mikvé et de la boucherie kascher.



Le nombre de Juifs dans les territoires lituano-polonais est estimé à 10-20 000 au début du XVIe, 150 000 entre la fin du XVIe et le début du XVIe (2% de la population totale) et en 1600 – 300 000. D’autres estimations parlent de 80-100 000 au début du XVIIe et 200 000 au milieu (avant 1648, début du soulèvement de Chmielnicki, cf. mon article Le triangle volhynien). Elie Barnavi et Denis Charbit, dans leur Histoire universelle des juifs, avancent un chiffre exagéré d’"un million d’âmes".




Les Juifs de Pologne XVIIe et XVIIIe siècle



Le temps de paix allait bientôt se terminer. Ainsi le 10 juillet 1591 la foule catholique provoqua des troubles à caractère confessionnel. L’église, la maison et l’hospice calvinistes furent incendiés.

Presque rien ne s’est conservé de cette période bénie du XVIe siècle. Incendies et troubles dus aux guerres du XVIIe et XVIIIe siècles firent disparaître la plupart des monuments de cette époque. Les Russes, après les partages de la Pologne achevèrent l’œuvre de la destruction. 





                              La République des Deux Nations à son apogée vers 1600
 




Le déclin de la République des Deux Nations et le XIXe siècle

 

Le nom officiel de l’Etat polonais avant les partages était Royaume de Pologne et le Grand-Duché de Lituanie (en lituanien : Lenkijos Karalystė ir Lietuvos Didžioji Kunigaikštystė, en ukrainien : Королівство Польське та Вели́ке князі́вство Лито́вське Korolivstvo Polśke ta Vełyke Kniazivstvo Łytovśke, en biélorusse : Каралеўства Польскае і Вялікае Княства Літоўскае Karaleŭstva Polskaje i Vialikaje Kniastva Litoŭskaje). Jusqu'au XVIIe siècle, le nom latin utilisé dans les traités internationaux et les relations diplomatiques était Regnum Poloniae Magnusque Ducatus Lithuaniae. A partir du XVIIe l'’Etat était connu sous le nom de Serenissima Res Publica Poloniae, République de Pologne ou République du Royaume de Pologne.

 

 


Ses habitants utilisaient communément le terme « République » (Rzeczpospolita, en russe Рѣч Посполита Riecz Pospolita, en lituanien Žečpospolita). En Occident on employait le simple terme Pologne. Le terme République des Deux Nations (Res Publica Utriusque Nationis) fut utilisé suite à la Constitution votée par la Diète le 3 mai 1791. Cet Etat était souvent appelé République nobiliaire ou Ire  République. Sa capitale était Cracovie (lieu de couronnement des rois mais Varsovie la devint de fait sous le règne de Sigismond II Vasa. On y convoquait la Diète. Les langues administratives de cet Etat étaient le latin et le polonais qui, ce dernier joua le même rôle que le français dans Regnum Francorum puis Regnum Franciae, avec la spécificité de l’usage massif du latin par le clergé et la noblesse formée dans les collèges jésuites. Une forte polonisation était en marche depuis le XVIe  siècle auprès des nobles lituaniens, biélorusses et ukrainiens (ruthènes). Cette polonisation continua à l’Est durant l’occupation russe. Le pouvoir tsarite poussa une partie de la noblesse et de commerçants, artisans et propriétaires de manufacture et autres, dont une partie de la population juive, à adopter la langue de l’occupant. Les raisons pratiques voire une véritable politique de russification adoptée par les autorités produisit des effets sur une partie de la population, d’autant plus sur la population slave, non polonaise, dont la proximité linguistique et religieuse avec les Grands Russes, facilitait le processus. Quant aux Lituaniens, il faut rappeler que durant l’indépendance puis l’autonomie du Grand-Duché de Lituanie la slavisation de la noblesse lituanienne était en cours. Au moment de la grande expansion de l’Etat qui « libéra » les terres slaves du joug tatare, la langue adoptée par les ducs était le proto-biélorusse. Donc le passage au polonais, plus tardif, n’était que la conséquence du processus plus ancien et de fait, déjà accompli au moment de l’incorporation du duché au royaume.
 



L'Union de Lublin avait eu comme conséquence la polonisation de la noblesse, du clergé et des bourgeois. Durant plus d'un siècle ce processus s'approfondit malgré des résistances en Ukraine et dans le Grand-Duché de Lituanie. Le fédéralisme de jure ne peremettait pas de conserver les spécificités linguistiques des régions non polonophones. Mais les paysans soumis à l'asservissement de plus en plus impitoyable restaient à l'écart de de ce phénomène culturel. Les masses paysannes ne pouvaient pas espérer de partitciper à la construction de l'Etat qui, de fait, était nobiliaire et excluait aussi les habitants non nobles des villes. Ces dernières pouvaient prétendre à une certaine autonomie voire liberté (Gdansk-Dantzig) si elles appartenaient à la Couronne mais beaucoup de bourgs et villes étaient privés. Leurs seigneurs étaient les grands magnats lituaniens ou polonais et qui s'y comportaient comme despotes. Les bourgs juifs vivaient en une séparation quasi totale du reste la population chrétienne. Seuls leurs habitants actifs au-delà comme les négociants et les marchands pouvaient et devaient connaître la langue polonaise à l'échelle de l'Etat et/ou les langues locales parlées par la population voisine de leurs bourgades (shtetl). 









Le soulèvement de Chmielnicki en 1648 marque une étape importante dans la vie de la République. La révolte cosaque qui mobilisa des milliers de paysans ruthènes fut un tremblement de terre pour les nobles, le clergé et les habitants de ville, goyims et juifs (cf. mon article "Le triangle volhynien"). 



Au milieu de l'année 1648 l'armée de Chmielnicki atteignit les terres biélorusses appartenant au Grand-Duche. Son armée de 11 000 soldats, commandée par l'hetman Janusz Radziwiłł, défit en février 1649 à Mazyr (Mozyrz en polonais) les Cosques. Ainsi Wilno et d'autres villes lituaniennes furent momentanément épargnées. La guerre russo-polonaise qui fut la conséquence de la révolte cosaque provoqua bien plus de dégâts.