jeudi 27 juillet 2017

Wilno et les relations polono-lituaniennes




Une des villes polonaises à la grande tradition de la culture et de la vie universitaire qui est devenue définitivement la capitale de la République socialiste soviétique de Lituanie à partir de 1944 puis de la République de Lituanie indépendante suite à la dissolution de l’URSS en 1991.




                                                           Armoiries de Wilno de 1323


                                             Armoiries actuelles datant du XVIe siècle




(Les noms utilisés ici évoluent en fonction d’appartenance à un Etat, ce qui peut rendre difficile la compréhension du lecteur français mais qui respectent le contexte historique de l’époque décrite). 





Introduction




Son appartenance à la Pologne de l’entre-deux-guerres fut contestée par la République de Lituanie (dite de Kowno ou Kaunas en lituanien) née en février 1918 avec l’autorisation de l’occupant allemand.

En effet l’enjeu de taille étaient, vers la fin de la Ire Guerre mondiale, les aspirations indépendantistes des peuples des Puissances centrales mais aussi de l’Empire russe qui fut détruit par la guerre et les deux révolutions russes.
 
Les Allemands ainsi que plus tard les bolcheviks jouèrent de ces aspirations en profitant des tensions et des nationalismes exacerbés qui pouvaient, et de fait, furent exploités par les parties belligérantes en même temps que se mettaient en place dans le discours et dans les faits militaires les antagonismes nationaux sur les territoires aux situations ethniques compliquées car difficilement circonscrites. Ignorées par les pays de l’Entente à tel point qu’un de leurs représentants, et pas le moindre, à savoir Winston Churchill qui confondait la carte physique avec la carte ethnique lorsqu’on lui présenta le problème. La situation de ces contrées ressemblait à celle que les Occidentaux ont constaté en Bosnie-Herzégovine dans les années 1990, à la différence près qu’elles étaient habitées aussi par une nombreuse population juive qui n’avait pas d’aspiration à un Etat-nation et qui avait du mal à se déclarer pour tel ou tel Etat naissant.
 

Le 17 août 1914 les activistes lituaniens comme, entre autres, Jonas Basanavičius et Donatas Malinauskas (cf. ci-dessous la partie consacrée à la renaissance nationale lituanienne, il est un exemple de noble polonais né Malinowski, passé du côté lituanien), adoptèrent à Wilno au nom de la nation lituanienne, une déclaration de fidélité à la Russie. Ils y exprimaient l’espoir qu’après la guerre tous les territoires habités par les Lituaniens seraient réunis sous le sceptre des Romanov. Il était de même pour certains représentants politiques polonais (cf. mes articles Classes politiques polonaises face au conflit et Au nom de l'Empereur, du Tsar et du Kaiser).
 

Après l’échec de l’offensive russe en Prusse orientale, l’armée allemande avança et le front se stabilisa pour un an à 100 km de la ville. Durant l’été 1915 l’offensive des Puissances centrales rejeta les Russes à l’Est sur toute le ligne du front. Face à cette défaite les autorités russes décidèrent de faire quelques concessions. Ainsi elles approuvèrent le statut du Comité citoyen pour le soutien des victimes de la guerre. Son président devint le Polonais Stanisław Kongnowicki et le vice-président, le Lituanien, Jonas Vileisis. Après quelques mois, suite aux différends financiers, les Lituaniens retirèrent du Comité leurs représentants.
 




http://maps.mapywig.org/m/City_plans/Central_Europe/PLAN_der_STADT_WILNA_12.5K_1916.jpg
                      Plan allemand de la ville en 1916


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                                Les troupes allemandes défilent dans rue des Dominicains




Lorsque les armées du Reich occupèrent en 1915 la Lituanie, le gouvernement impérial prévoyait sa colonisation avec un million d’Allemands. Le 18 septembre (2 octobre du calendrier grégorien) les armées allemandes prirent Vilna en créant rapidement leur propre administration : Administration militaire de Lituanie (Verwaltungbezirk Litauen), commandée par le prince François Isenburg-Birstein dépendant du gouvernement militaire d’Ober-Ost avec, à sa tête, le général Paul Hindenburg et son chef d’état-majeur était le général Erich Ludendorff. Puis le Reich décida de l’appeler Administration militaire allemande de Lituanie et Courlande (Militärverwaltung Litauen - Kurland). A la fin de l’année 1915, dans les territoires occupés de l’ex-goubernia de Kovno, l’administration Ober-Est s’installa à Tilsit (Sovietsk dans l’actuelle région de Kaliningrad). Le 16 avril 1916, son siège fut transféré à Kauen/Kovno. Le 17 mars 1917 le Bezirk (circonscription ou mieux région administrative) fut agrandi à celui de Wilna-Suwalki avec le nouveau siège à Wilna. Ce Bezirk englobait alors les territoires des ex-goubernia de Vilna, Kovno et Suwalki. Le 1re janvier 1918 on en détacha les cantons (powiat) de Suwalki et Augustow pour les la nouvellement créée administration du canton de Suwalki (Militärkreisverwaltung Suwalki). Le 1er février 1918 on incorpora au Bezirk le territoire du supprimé Bezirk Bialystok-Grodno. Ainsi le territoire élargi se divisait en deux sous-Bezirke : Lituanie Nord (Litauen, Bezirk Nord) et Lituanie Sud (Bezirk Süd). Ce territoire devint la base du Royaume de Lituanie, proclamé le 16 février 1918.
 


Wilno |  Pałac de Reussów. Plac Napoleona. Pałac de Reussów; z lewej pomnik Murawiewa, nazywanego 'Wieszatiel'. Pocztówka z 1916 r
Place Napoléon, palais des Reuss (ou de Szuazel, en réalité de Choiseul) construit en 1775, à gauche la statue de Mouraviev dit Viéchatiel (celui qui fait pendre en référence à son action contre les insurgés de 1963). Carte postale de 1916



http://fotopolska.eu/foto/857/857233.jpg
                                                          La rue d'Ostra Brama.1916






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                                        L'Ostra Brama et au dessus l'icône de la Vierge. 1916


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Vue sur la basilique archicathédrale saint Stanislas et saint Ladislas. Rive droite de la Wilja.1916.



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                                                                   Quartier juif. 1916

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Eglise saint Anne.1916. Aujourd'hui appartenant aux Polonais de la ville.

Bien que la ville ne fût pas détruite, les difficultés dues à la guerre (manque de nourriture, faim, maladies, réquisitions) amplifiaient le désordre monétaire (échange de roubles en Reichsmarks puis en marks lituaniennes). On démonta les rails du tramway pour les besoins militaires qui n’ont plus jamais été reconstruits. Les autorités allemandes fermèrent la plupart des journaux mais elles autorisèrent la reconstruction du monument des Trois Croix sur la colline portant ce nom ainsi que l’installation de plaques mémorielles polonaises. Le 11 octobre les habitants fondèrent le Comité d’éducation qui avait pour but d’ouvrir des écoles polonaises et des institutions d’instruction. En même temps les Allemands continuaient la politique russe de soutenir la cause lituanienne comme contrepoids à la domination culturelle polonaise dans la région.
 

                                                        

 
295.jpg 

                                 La perspective saint George. Tramway. 1907



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Le monument des Trois Croix, commémorant le martyre des franciscains selon la légende (à l'époque d'Algirdas). 1916.



Il faut savoir que le recensement allemand réalisé en 1916 constatait la composition ethnique comme suit : 50.2% de Polonais, 43.5% de Juifs, 2.9% de Lituaniens et 1.5% de Russes mais un an plus tard pour une ville de 139 000 habitants on comptait 75 000 Polonais (54%), 58 000 Juifs (41%) et 2000 Lituaniens (1.6%). Pour l’ensemble du territoire de l’actuelle Lituanie, les Polonais représentaient 58% d’habitants, les Lituaniens - 18.5%, les Juifs - 14.7%, les Biélorusses - 6.4% et les Russes - 1.2%.
 

Le seul recensement russe général avait été organisé en janvier 1897 (population moins mobile) et en une seule journée ! Cette « pierepiska » réunit les données concernant l’âge, le sexe, la capacité d’écrire, nationalité (langue parlée), le lieu de naissance etc. Les questionnaires (30 millions) étaient destinés à la population en fonction de l’occupation et lieu de résidence : les agriculteurs exploitants (paysans), les propriétaires fonciers (nobles et autres), la population de ville, les militaires et le dernier englobait les étudiants, religieux, élèves des institutions caritatives etc. La version destinée à la capitale, Saint Pétersbourg fut brûlée par les bolcheviks, celles destinées aux chefs-lieux de province (goubernia) se sont conservées (pour certaines) dans les pays issus de l’Empire russe.



[from a prepublication copy of Tom Edlund's article "The 1897 Imperial Census of Russia" in FEEFHS Quarterly. volume VII, numbers 3-4, Salt Lake City, Utah.].




Les échecs militaires russes de 1917 et les Révolutions changèrent la donne. Ainsi apparut le projet de création d’un Etat lituanien à l’autorité limitée comme c’était le cas dans l’ex Royaume de Pologne où les Puissances centrales avaient créé un Conseil de régence en janvier 1917 (cf. mon article Les Puissances centrales et l'Entente et la reconstruction de l’État polonais pendant la Ire Guerre mondiale). Le territoire lituanien devait être agrandi aux régions habitées par les Biélorusses et les Polonais. Les Russes avaient divisé le territoire de l’ancien Grand- Duché en gouvernorats (goubernia) dont un seul était majoritairement lituanien au sens ethnique, à savoir celui de Kovno. Dans les autres (Vilna, Suwałki) l’élément polonais dominait et au-delà (Grodno, Moguilev, Vitebsk, Minsk) qui formaient avec les précédents le Pays Nord-Ouest (liquidé en 1912) les Biélorusses y étaient largement majoritaires.
 


                                                 Hôpital militaire. 1916




Les Allemands décidèrent le 30 mai 1917 (12 juin) d’autoriser la constitution d’un conseil de représentants lituaniens et convoquèrent à Wilno une conférence entre le 18 et le 22 septembre (1 et 5 octobre). Constituée de nationalistes lituaniens, elle proposa la création d’un Etat sous la protection de l’occupant (de fait un Etat satellite) et la désignation du Conseil lituanien (Taryba) dont les membres (20 dirigés par Antanas Smetona) furent acceptés par le commandant en chef des forces impériales. Les nominations furent distribuées lors d’une cérémonie par le gouverneur, prince Insgerg-Birstein. Les Allemands ne voulaient pas accepter d’autres concessions mais la Taryba, s’appuyant sur leur ambition d’annexion du pays à la Prusse ou à la Saxe, le (Etat) déclara monarchie constitutionnelle le 16 février 1918 (acte de la pleine indépendance) mais sans lien avec l’Allemagne et élut le prince de Wurtemberg, Guillaume d’Urach, roi de Lituanie sous le nom de Mindaugas II. Le prince qui ne connaissait pas le lituanien (il aurait commencé à l’apprendre) l’accepta le 11 juillet mais il ne parvint jamais à rejoindre son royaume pour cause de la non reconnaissance de son élection par l’Allemagne. La décision de la Taryba fut influencée par sa confession catholique, l’absence de lien avec les Hohenzollern, sa carrière militaire et la perspective d’assurance de la défense (de la Lituanie), par sa personne, du 2e Reich en cas de la victoire des Puissances centrales. Au début les Allemands ignorèrent cette proclamation qui ne changeait pas la situation de fait, mais le 23 mars 1918, l’acte du Kaiser, Guillaume II, reconnaissait l’indépendance de la Lituanie, liée étroitement à l’Allemagne (quand il apparut clair que les Allemands sortiraient perdants du conflit, le 2 novembre 1918, les Lituaniens proclamèrent la République et détrônèrent leur Mendog II).


Les négociations sur les conventions militaires, douanières et monétaires s’allongeaient car les deux parties attendaient le résultat de la guerre. Les négociations furent menées à Berlin par Steponas Kairys, Jurgis Šaulys et Antanas Smetona. Le 28 octobre (10 novembre) face à la défaite allemande et la révolution de Berlin, la Taryba se proclama l’Autorité suprême et détrôna la dynastie germanique. Le 11, le jour de la signature de l’Armistice, après avoir adopté une constitution, elle nomma son gouvernement à Vilna/Vilnius, habitée par 1.6% de Lituaniens. Augustinas Voldemaras devint son premier ministre et Antanas Smetona fut élu président le 4 avril 1919 à Kaunas. L’armée lituanienne formée avec l’autorisation de l’occupant commença à prendre les positions abandonnées par les forces allemandes en retraite. Le 17 décembre le gouvernement lituanien décida de dissoudre toutes les relations historiques avec la Pologne d’avant les partages.



Au même moment les milices communistes dirigées par Vincas Mickievičius (Mickiewicz) -Kapsukas (qui avait connu Lénine ainsi que Staline à Cracovie entre fin 1912 et début 1913, membre du parti bolchevique depuis mai 1917) prirent d’assaut la ville en formant le gouvernement provisoire d’ouvriers et paysans. Mais en parallèle la société civile polonaise y forma l’Auto-défense nationale de Lituanie et Biélorussie pour protéger la population polonaise.
 


Le premier ministre lituanien Voldemaras ainsi que le président Smetona fuirent la ville. Le gouvernement bolchévique de Lénine reconnut le pouvoir de V. Mickievičius-Kapsukas puis la Lituanie soviétique et le 27 décembre se forma un nouveau gouvernement de Mykolas Sleževičius. Socialiste, durant les années 1917-1918 il présida le Soviet suprême de Lituanie à Voronej en Russie et fut momentanément emprisonné par les Bolcheviks, libéré il rentra en Lituanie, le 19 décembre, pour organiser la défense face aux forces bolcheviques et polonaises, Voldemaras et Smetona se refugièrent en Allemagne. Ainsi a ville se trouva entre les mains polonais suite à l’action des volontaires de l’Auto-défense, la nuit du 31 décembre 1918. Les Allemands durent la quitter sans combattre.
 

Seuls les communistes armés s’y opposèrent. Le 5 janvier les forces bolchéviques s’en emparèrent puis le 19 avril, Wilno fut reprise par les forces armées du futur front lituano-biélorusse de l’armée polonaise commandée par le général Stanislaw Szeptycki.
 

En septembre les Polonais organisèrent des forces militaires et formèrent le Comité citoyen qui élut le Comité de la sécurité publique. Le 7 septembre 1919 on organisa les élections municipales pour le Conseil provisoire de la ville. 32 mandats furent gagnés par la ND (Groupe polonais chrétien-national), 1 mandat par le Groupe polonais démocratique et 2 par les socialistes, le reste des mandants (14), par de différents groupes juifs. On entreprit les négociations avec les représentants des autres nationalités vivant dans la ville en vue de l’organisation de sa défense face à l’avancée de l’Armée rouge. Mais ces pourparlers échouèrent ce qui poussa les représentants polonais d’organiser seuls la défense. Ainsi fut formée l’Auto-défense de la Lituanie et la Biélorussie qui, le 8 décembre, tenta sous le commandement du général Stanislaw Wejtko, de se transformer en armée régulière. Fin décembre cette formation comptait 1200 volontaires, habitants de la ville et de ses environs (deux régiments d’infanterie et un régiment de cavalerie. Mais le 29 décembre le pouvoir à Varsovie décida de sa dissolution et proposa à ses membres d’entrer dans l’Armée polonaise. Le général Wejtko fut nommé commandant de la région militaire de Lituanie et Biélorussie tandis que le général Adam Mokrzecki, commandant militaire de Wilno. L’Auto-défense de la Terre de Wilno se transforma en 1ère Brigade, dirigée par le général Boleslaw Krejczmer. Elle disposait d’une liberté d’action et devait agir seule face aux tentatives d’entrer dans la ville de l’Armée rouge.
 

Le chef de l’Etat polonais, Piłsudski avait publié le 22 avril 1919 la proclamation aux habitants de l’ex-Grand-Duché de Lituanie déclarant le principe de l’autodétermination de toutes les nationalités de la République des Deux Nations d’avant ses partages (1772-1795). La démarche de Pilsudski reçut un accueil enthousiaste de la population polonophone mais la partie biélorusse resta passive tandis que les Lituaniens furent inquiets et leur gouvernement à Kaunas protesta avec véhémence.
 


Les Polonais, nombreux aussi à Kowno et ses environs (23.2% contre 35.7% de Lituaniens selon le recensement russe en 1897), planifiaient une action de force qui aller être entreprise par l’Organisation militaire polonaise (POW) afin de renverser le gouvernement de la Taryba. Mais ce fut un échec dû à la découverte par les Lituaniens de cette tentative, suivie de nombreuses arrestations la nuit du 28 au 29 août 1919 à Kowno. Plus tôt la même organisation réussit un soulèvement à Sejny en libérant cette ville ainsi que la Terre de Suwałki sud (26 août 1919). Ces derniers événements tendirent les relations entre la Pologne et la Lituanie en créant la menace d’un conflit militaire. Le Comité provisoire politique de la Terre de Kowno menait l’action de propagande en proposant une intervention militaire dans cette région. La destruction d’un Etat séparatiste créé sur le territoire de l’ancienne République-des-deux-Nations par les Allemands et restant de facto en état de guerre avec la Pologne, collaborant militairement avec les bolcheviks, ne constituait pas en soi un problème militaire pour le gouvernement de Varsovie, d’autant plus après sa victoire sur l’armée de Toukhatchevski (« Miracle de la Vistule »). Une telle entreprise pouvait avoir un coût politique sur l’arène internationale. Et pourtant cet argument ne compta pas dans la guerre contre la République populaire de l’Ukraine occidentale, créée par les Autrichiens, bien plus forte militairement. Au milieu de l’année 1919 cette dernière disparut face à l’action de l’armée du général Haller, débarquée de France (cf. mon article sur l’Armée bleue: Les Polonais combattant en France pour la France et pour la Pologne pendant la Première Guerre mondiale). La Pologne n’hésita pas non plus à soutenir quasi ouvertement les insurgés de Silésie en 1921.  


De plus la République de Lituanie ne fut reconnue de iure par l’Entente que le 18 juillet 1922. L’acte de sa reconnaissance fut transmis à l’envoyé lituanien à Paris, Oskar Miłosz, cousin de Czesław (prix Nobel polonais de littérature.

Le climat politique en Pologne était favorable pour une intervention militaire. La presse fulminait d’appels et d’informations sur les persécutions des Polonais de Kowno par la Taryba et sur les crimes commis dans la bande neutre de la ligne Foch par les nationalistes lituaniens. Ainsi l’armée lituanienne entra le 28 septembre dans trois villages (Bugieda, Świętojańsk, Warwiszki) situés dans le canton d’Augustów (dans l’ex-Royaume de Pologne russe) en y perpétrant un pogrom sur des Polonais. Les habitants des villages et des manoirs polonais et lituaniens organisèrent l’Auto-défense de Warwiszki qui s’administrait en protégeant le territoire contre les Lituaniens. Le 7 octobre l’accord de Suwałki mit fin aux tensions. De 1920 à 1922 les Lituaniens tentèrent sans succès de liquider ce pouvoir auto-proclamé polonais, attaqué plusieurs fois par des groupes informels de nationalistes. 

Encore en janvier 1923 le ministère des affaires étrangères polonais proposait à la SDN une correction de la ligne de démarcation et l’attribution des territoires au sud de la rivière Biała Hańcza (à cette époque, la rivière était la frontière de peuplement polonais et lituanien) en échange de certaines concessions. Mais le 3 février 1923 le Conseil de la SDN prit la décision du partage de la bande neutre (de 12 km de largeur, 6 km de chaque côté) et de fixer la frontière entre les deux Etats. Les habitants de Warwiszki, désespérés car ils devaient se trouver dans l’Etat lituanien, décidèrent de s’y opposer par la force quitte à proclamer une entité politique indépendante. Le 15 février 1923 les armées et les gardes-frontière de chaque côté commencèrent l’action de récupération des territoires attribués. Les Lituaniens ayant passé par surprise par la partie polonaise à l’Ouest prirent le village non défendu de ce côté. Au petit matin du 22 mars les forces de l’Auto-défense polonaise furent détruites. Une fois le village pris, ses maisons furent incendiées et les deux autres villages, pacifiés. Leurs habitants traversèrent la frontière et se réfugièrent en territoire polonais. Varsovie accepta les faits et interdit toute tentative des insurgés, internés puis libérés, de poursuivre leur combat contre l’administration lituanienne.




Pendant ce temps-là le Conseil suprême de la Conférence de paix travaillait à Paris sur les traités et les solutions concernant les futures frontières de l’Europe. Ainsi en juillet on décida la création d’une ligne de démarcation entre la Pologne et la Lituanie le long de la ligne Grodno-Wilno-Dynebourg laissant Wilno du côté polonais (ligne de Foch). Mais suite à la contre-offensive bolchévique les Polonais durent abandonner la ville. Le 20 juillet 1920 la Russie bolchévique signa un accord avec la Lituanie qui allait transmettre Wilno à la République de Kaunas. Le résultat de la bataille de Varsovie permit aux forces polonaises de s’approcher de la ville.




Le 7 octobre fut signé l’accord de Suwałki entre la Pologne et la Lituanie sur la ligne de démarcation provisoire depuis la frontière de la Prusse orientale à travers la terre de Suwałki et le long de la ligne Druskienniki-Orany-Bastuny (station de chemin de fer près de Lida). Là, la ligne se terminait et Wilno n’était pas incluse par l’accord. Les Polonais désiraient organiser un plébiscite dans la région (cf. les plébiscites organisés dans les territoires contestés par la Pologne et l’Allemagne et prévus par le traité de Versailles : Haute Silésie et le pays de la Vistule, la Varmie et la Mazurie de la Prusse orientale comme celui au Schleswig alors que la France n’était pas contrainte à une telle consultation en Alsace-Lorraine ainsi que la Belgique pour Eupen et Malmedy). Les Lituaniens n’en voulaient pas (il s’agissait pour eux de la capitale historique qui leur avait été donnée par les Allemands d’abord puis par les bolcheviks le 27 août 1920).



La prise de Wilno fut critiquée par les nationalistes polonais de Dmowski qui s’opposait à la conception de l’Entre-deux-mers de Piłsudski (reconstitution de la grande Pologne d’avant les partages du XVIIIe siècle. Après la prise de la ville on y organisa des cérémonies militaires et religieuses devant l’Ostra Brama qui possède une icône de la Vierge vénérée par les catholiques de ces contrées.




Le témoin de cet événement, Tadeusz Święcicki, écrivait : « Grand sanglot de cette foule agenouillée sur la chaussée. J’ai regardé le Commandant (Pilsudski). Il restait debout face à l’icône, appuyé sur son sabre, visage grave et …du dessus des graves sourcils une lourde larme coulait sur ses moustaches. Śmigły, derrière lui, avait un tic nerveux sur le visage. Le visage tremblait et des larmes coulaient aussi sur le visage. Et Belina chialait tout simplement comme un gamin… ».





Plus tard Piłsudski devait écrire : "Dans aucune ville prise par moi je n’entrais avec un tel sentiment comme à Wilno".


Et voici le commentaire concernant la prise de Wilno du journal cracovien Czas (Temps) : "Après 120 ans d’interruption Wilno retourne à son lien d’avec la Couronne – et avec elle, ayons l’espoir, toute la Lituanie. […] Car en vérité la prise de Wilno n’est qu’une première étape dans la reprise de l’ancienne frontière historique à l’Est mais nous avons tous conscience que l’on ne peut s’arrêter là".



Józef Piłsudski ordonna au général Żeligowski de préparer une simulation de révolte et la prise de la ville. La région fut proclamée « République de Lituanie centrale » et en 1922 on y organisa les élections pour la Diète locale qui décida de son attachement à la Pologne.

 
Ainsi Wilno allait rester polonaise jusqu’en 1939. La suite de son histoire ne relève pas de cette introduction. Le passé précédent les événements relatés ici ainsi que l’histoire postérieure fait l’objet des parties qui suivent.